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Littérature pour conjurer le trouble, le vertige de cette explosion ! oui !! virtuellement infinie d'images, (nous sommes tous des crapules) pour retrouver un fil conducteur (Ariane!--Au secours !!) dans ce labyrinthe de nos défaites. Que la fête à venir ne soit pas pour oublier le mal mais pour illustrer nos victoires ! ... P.S. : Je vous aime !

Voyelles

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombrelles ;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
- O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
Rimbaud, Arthur
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mercredi 23 février 2011

Fleurs de Chine

Je sens déjà venir les prémisses du printemps, les températures se réchauffent par moment. Le soleil se lève avant les sept heures du matin maintenant, je me réveille dans la lumière... Bien sûr le froid s'accroche, quitte et revient précipitamment. Il n'est pas rare de vivre l'équivalent thermique de trois saisons en une seule journée... Mais il n'est pas encore temps de sortir ma bicyclette. Alors en attendant, je reste chez moi à explorer des univers quelquefois étrangers.

Je veux parler aujourd'hui d'un livre qui m'a beaucoup ému. Fleurs de Chine de Wei Wei, une merveille de roman en morceaux. Les chapitres narrant les histoires de vie d'autant de femmes, diverses, de Chine, portant chacune le nom d'une fleur. J'ai souvent pleuré.

Wei Wei est est née au Guangxi, dans le sud de la Chine, donc, en 1957, soit un peu avant la grande famine qui est venue sanctionner la politique catastrophique de la période dite du "grand bond en avant". Elle a subi la "révolution culturelle" en rééducation à la campagne mais après des études de français, elle a réussi à aller vivre à Paris, puis ensuite en Angleterre, près de Manchester. Elle persiste à écrire en français, et avec, je dirais, un talent éblouissant.

Mais ce ne sont pas les grands effets de styles qui m'ont retenu dans ce livre. Humble toute entière l'écriture se met au service du dévoilement de ses personnages. Ceux-ci, des femmes de Chine, présentées à différentes époques de leur vie et dans le contexte de la situation globale souvent tourmentée de cette torturante histoire de la Chine au vingtième siècle, prennent vie sous nos yeux et leur cœur nous est révélé, dans son ingénuité mais aussi dans son incroyable résilience et l'émotion est toujours poignante, du moins pour moi, qui me veut ami de la Chine mais surtout amoureux de ces femmes de Chine, qui sont à mes yeux les plus désirables du monde.

Ma participation à ce livre, par une empathie intense, a certainement été aidée par l'expérience de quelques histoires d'amour avec mes correspondantes de l'autre bout du monde. J'ai aussi apprécié l'habileté de la construction du livre composé de ces divers récits. Magnolia, enfant-fleur du plateau de Lœss, berceau de la Chine antique, à la recherche de sa sœur, amoureuse ayant fui avec son amant le village aux conventions traditionnelles, soit étouffantes, une contrainte matrimoniale viscéralement insupportable, cette petite sœur nous apprend que le fameux dragon, rutilant de toutes ses écailles, est le Fleuve Jaune lui-même, finalement, qui charrie le riche limon de ce grenier où l'on cultive, au prix d'un très dur travail, le riz pour nourrir une immense population. C'est la source de la vie de tout un peuple, mais aussi l'esprit descendu sur les eaux, le reflet, quelque part, de la volonté même du Ciel.

Ketmie, tout à tour fleur-solitude quand elle peine à se libérer d'un mariage devenu indifférent, fleur-liberté lorsqu'elle s'invente une autre vie, fleur voyageuse, fleur-errante et fleur-cerf-volant lorsqu'elle déploie ses ailes, constitue un lien entre toutes ces histoires. Elle les a recueillies et commentées, sur la trace des drames du passé, de joies aussi, oh, inexplicable joie! en tant que photographe et journaliste, écrivaine finalement, qui est comme un reflet de l'auteur.

Chrysanthème, fleur-soldat de l'Armée rouge qui se compte au nom des rares survivants parmi ceux qui entreprirent la Longue Marche, nous fait partager son calvaire, les péripéties ultérieures aussi, puis la difficile rédemption, et enfin la vieillesse...

Gardénia illustre les conditions, exécrables, bien sûr de détention du tout venant lors de la révolution culturelle et jusqu'en 1973, après cinq ans sans jamais avoir été jugée, puisque emprisonnée pour une vétille, comme beaucoup d'autres en ce temps-là. Les familles détruites, les fils que l'on tente, après la catastrophe, la longue souffrance, de renouer. "La vie continue, vous voyez, malgré tout." (p. 170)

Armoise, la vieille tante, qui avait été une enfant ramassée sur le bord de la route, sauvée par une famille qui avait perdu les siens... et les obscures vois du désir. Orchidée la marchande d'âge mûr, elle aussi contemplant son passé, et philosophant sans le savoir, la simple sagesse, grave, d'une vie vécue, dans les tourmentes de la grande histoire où les personnes balayées comme des fétus de paille tentent simplement de s'accrocher :

Je m’assieds sur une pierre grise. Le vent embaumé d’encens me caresse le visage et les bras nus. Il y a toujours du vent ici. C’est très agréable. À travers les troncs bruns des pins je peux voir la colline d’en face. Ses versants sont recouverts d’une végétation touffue, son sommet est dominé par une pagode à neuf étages. Je viens ici une fois tous les deux ou trois mois, quand j’en ai marre des bruits et des odeurs de la ville. J’aimerais pouvoir venir plus souvent. Du temple s’exhale toujours une paix indescriptible, et ces moments de calme me sont indispensables à la décantation des choses de la vie. Non, je ne m’attendais pas à rencontrer Lusheng aujourd’hui. Mais avoir parlé avec elle m’a permis de mettre derrière moi un passé pénible, de tourner cette page, définitivement. Oui, j’ai été réhabilitée en 1978. On m’a rendu ma carte de membre du Parti. Je l’ai encore. Mais ce n’est plus par conviction. J’ai cru jeune à la cause communiste, sincèrement, naïvement, passionnément. J’ai vécu pour elle. Je n’y crois plus. Justice sociale, je travaille pour tous et tous pour moi, pas de faim, pas de misère, études gratuites, soins médicaux gratuits, enfance protégée, vieillesse soutenue, chacun sa place dans la société, tout le monde égal, tout le monde riche, tout le monde heureux… Tout cela est très beau. tout cela est très noble. Mais à l’usage, ce n’est pas du tout la même chose. Peut-être que c’est trop beau. Peut-être que c’est trop noble pour la nature humaine. Je ne sais pas. Je n’y crois plus. Je viens régulièrement brûler de l’encens au temple, mais ça, c’est peut-être moins par conviction que par un besoin impératif. Quand tout s’écroule autour de moi, je m’accroche au bras compatissant de Bouddha, par instinct de survie. comme on s’accroche à tout ce qu’on peut dans un naufrage. Je ne pense pas que je crois vraiment à une vie future après la mort, à un recommencement au-delà de la fin. En approchant de mes soixante-dix ans, je recherche plutôt une sagesse pour mieux vivre la vie qu’il me reste encore à vivre. Pour être en paix à l’intérieur de moi-même. Bref, pour être bien dans ma peau, et dans mon cœur.


Cela n’a l’air de rien, mais je pourrais souscrire à presque tout ce qui est énoncé ici. Seule la croyance est différente. Je me fais une religion influencée principalement par l’hindouisme rénové par Aurobindo. Du bouddhisme je retiens surtout certaines pratiques méditatives et un sens aigu du néant. Les deux courants considèrent que notre réalité n’est qu’une forme particulièrement endurante et comme solide d’illusion. Il faudrait s'en libérer...

Jasmin nous dit : "J'ai épousé Ming parce qu'il m'avait violée. Incroyable ? Mais c'était comme ça." Délaissée par son mari, elle gagnera beaucoup d'argent à la Bourse et trouvera un amant Anglais et le courage de divorcer. Azalée et Qihui, des histoires tragiques et inoubliables.

À la fin le dragon, omniprésent qui plane sur tous ces gens, est un cerf-volant qui s'envole :

Soudain le dragon se met à grimper en mugissant. Tu t'arrêtes, à bout de souffle, au bord de l'eau. Le moulinet tourne et tourne fébrilement dans tes mains, tandis que le dragon s'élève de plus en plus haut. tu te cramponnes au moulinet contre la terrible force de l'animal qui, furieux d'être retenu, tire le fil par saccades brutales.
Tu lèves la tête et regardes. Arrosé de la lueur prodigieuse de la lune et voguant entre les étoiles, voilà le dragon, triomphant, impérial, épanoui dans toute sa gloire. Tu es bouleversée. Jamais tu n'as rien vu de plus beau.
Fen Fen et Vieux Lin viennent s'arrêter près de toi, haletants, excités.
Vieux Lin sort le canif de sa sacoche, et, d'un coup sec, coupe le fil.
Va! dit-il d'une voix pleine de tendresse.
Le dragon s'élance. Il vole contre le vent, il danse, il secoue sa tête orgueilleuse.
Suffocant d'émotion, tu le suis du regard. Dans un instant, le dragon sera hors de vue. Non. Il ralentit. Il amorce un demi-tour. Il reprend de la vitesse et, braquant vers la terre, fonce droit sur toi.
Tu ne respires plus. Tu entends ton cœur galoper comme un cheval débridé.
Une seconde plus tard, le dragon passe à quelques centimètres au-dessus de ta tête, effleurant tes cheveux de sa longue gueule béante, te fait tressaillir. De longues minutes durant, le dragon riant plane au-dessus de ton visage tendu, puis, tout à coup, il secoue ses reins et darde à nouveau vers le firmament.
Emporte toutes nos maladies ! crie Vieux lin. Emporte tous nos malheurs !
Emporte toutes nos maladies ! répétez Fen Fen et toi. Emporte tous nos malheurs !
Le dragon vole vers le zénith. Il s'éloigne avec une telle rapidité qu'il devient bientôt un petit point sombre. C'est alors qu'un formidable grondement de tonnerre se fait entendre. La voûte profonde semble remuer. On dirait un tremblement de ciel."

Wei-Wei, Fleurs de Chine, éditions de l'aube, 2001, 505p.

dimanche 27 juin 2010

23.06.2010 Note dans mon carnet

Je pensai m'arrêter au même endroit (Square Athéna), un point de repère dans mon roman), mais j'ai n'ai pu résister au jet d'eau dans ce Parc, Jarry, je crois. C'est magnifique! Elle m'arrose présentement, cette fontaine qui jaillit à plus de trente pieds dans le ciel! Si bien qu'il faut que je lui tourne le dos pour pouvoir continuer d'écrire ceci.

Je suis en route vers le centre-ville, vers la Grande Bibliothèque à vélo et il fait meilleur sur le chemin que chez moi où mon apart surchauffé sous le toit. Voilà un moment que je n'étais pas sorti. Il me faudrait le faire plus souvent. Devant un massif de jonquilles, aussi composé de petites fleurs et de plantes à grosses têtes vertes, il fait bon prendre un peu de frais en cette fin, même un peu humide, avec ce régal pour les yeux, et oui! un peu partout aux alentours.

Amour, on dirait que la vie des femmes qui n'ont pas trouvé de mari ou qui l'on perdu, séparé, divorcé, ou qui n'ont pas de famille, se passe dans l'attente continuelle, aux aguets, dans l'espoir, peut-être, que ce garçon les aborde, dans le rêve éveillé ou la résignation, si elles sont déjà casées mais malheureuses, enfermées dans leur cuisine.

Mais l'intellectuelle n'est pas seulement désir, ni donc dépit ; et qui apprécie les arts communique à la beauté à une vitesse hyperindividuelle et apprécie la nature sous plusieurs aspects u dans plusieurs de ses dimensions. Attendre le bonheur n'est pas la Voie. Soyons heureux maintenant même si nous ne pouvons pas nous voir, encore moins nous toucher...

Un amour sans paroxysme? Cela serait vouloir durer toujours. Mais nous sommes mortels et nous devons consentir, quelquefois, aux explosions qui apportent tellement de joies, dans les bons moments, tellement de jouissances! Bon, alors, flotter sans paroxysme... Oui mais toujours haut ; sans grands malheurs non plus ni dépression qui nous conduirait au désespoir. Nous sommes en chemin, chérie, peut-être, de nous trouver. Cette fontaine me ait grand plaisir mais il me faut continuer ma route.

(un peu plus tard) Je suis parvenu au Carré Saint-Louis vers 16h30, beaucoup plus près de mon objectif. La pente, descendante, rue St-Denis est vraiment agréable a vélo et le vent apporte en plus un peu de fraîcheur. Il fait 24 ou 25 degré Celsius. Chez moi c'est 32 mais j'ai un ventilateur. Je me trouve bien mieux à l'air libre que dans mes quartiers : prison choisie, peine légère.

C'est de plaisir que me vient l'envie de boire une bière. Mais il me faut d'abord passer par la bibliothèque o;u je dois rendre le dictionnaire Anglais-chinois/Chinois-anglais. Je suis allé au maximum des trois renouvellements, ce qui fait 12 semaines en tout (incluant les trois premières). Oxford dictionary, dont j'ai copié un aspect sur mon disque dur. Au soleil, aujourd'hui et maintenant je me dis : c'est maintenant que l'on est heureux ou alors on ne le sera jamais.

mercredi 17 mars 2010

La Chine m'inquiète --Jean-Luc Domenach, Éd. Perrin, coll. Asies

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Les nouveaux fondements du régime

La sortie du totalitarisme - Une recette chinoise : l'autoritarisme relâché - Naissance d'une opinion publique ? - Au pays des micro-climats - Les serfs sont devenus des individus ! - Une nouvelle lutte des classes ? - La classe plouto-bureaucratique - L'énigme centrale de la Chine post-maoïste

La sortie du totalitarisme

Contrairement à des stéréotypes bien établis, le régime politique chinois s'est à la fois renouvelé et consolidé : il y paraît peu probable que de graves difficultés y trouvent naissance. Le fait essentiel est la sortie, non pas du communisme, mais du communisme totalitaire : le pays demeure certes dirigé de façon dictatoriale par un Parti communiste, mais cette dictature ne se donne pas autant de pouvoir sur les homes et sur les choses qu'autrefois le régime maoïste.
La manière dont Deng a sauvé le régime que les délires maoïstes avait plongé dans la désordre et l'inefficacité est aujourd'hui connue. Une fois revenu au pouvoir en décembre 1978, il a immédiatement promis de concentrer ses effort sur une croissance concrète, et pris de premières mesures en faveur des revenus. Pour consolider la confiance que son prestige lui valait, il a d'emblée supprimé les aspects les moins supportable du totalitarisme maoïste et libéré de nombreux prisonniers politiques. Puis, dans les années 1980, tout en réaffirmant le monopole politique du PCC, il a institutionnalisé le régime, décentralisé l'économie, démantelé les communes populaires et autorisé l'émergence d'un secteur on étatique. Cette transition graduelle a paru menacée par les événements tragiques de Tian'an-men en 1989. Mais, au lieu de se laisser emprisonner politiquement par la répression sanglante qu'il avait ordonné, Deng a su en profiter pour accélérer les réformes économiques et l'ouverture sur le monde sans que quiconque dans le PCC puisse craindre que les "ennemis de classe" en tirent profit.
Deng accordait la priorité au développement économique dans le but de sauver le régime communiste et de l'inscrire dans la durée. Mais, pour remettre au travail la population, il fallait mettre fin à son étouffement. Le passage du totalitarisme à ce que l'universitaire américain Minxin Pei appelle une "autocratie développementale" a donc entraîné une transition de la terreur de masse à une répression de plus en plus sélective et à un contrôle plus souple.(1) Après trois décennies, les résultats sont considérables.
Les prisons et les camps de travail n'abritent aujourd'hui qu'une faible minorité de prisonniers politiques -probablement quelques milliers : autant de trop, certes, mais cela ne place plus la Chine parmi les leaders mondiaux de la répression. Le goulag chinois n'a pas été démantelé et la situation varie suivant les lieux entre le très mauvais, le mauvais et le presque correct, mais l'arbitraire recule et l'espace d'application de la législation officielle s'élargit.
(...)
Le changement fondamental est que le Parti communiste a abandonné toute ambition de transformation globale. Les campagnes de masse se sont espacées et affaiblies, le quadrillage de la population s'est relâché et la surveillance de la vie privée a été abolie en milieu urbain. C'est ainsi que le premier octobre 2003 a été supprimé à Pékin (après la plupart des autres villes), dans l'indifférence de presque toute la presse étrangère, un ressort essentiel du totalitarisme : l'obligation pour les candidats au mariage de présenter un certificat de bonne conduite dressé par leur unité, qui assurait aux comités du Parti un pouvoir sur la vie privée -- de fait, les mutations de l'habitat et de l'organisation économique en réduisaient de plus en plus l'application. Peu après, tous les citadins ont reçu le droit à un passeport sans certificat préalable de la police ou de l'employeur. Ces deux mesures ont symbolisé la sortie définitive du système totalitaire.
Mais cette évolution positive n'a pas empêché une augmentation massive des violations des droits sociaux qui est due à l'importance nouvelle de l'économie et donc de l'argent pour les cadres communistes.
La situation difficile des femmes chinoises est en effet largement due au fait qu'elles sont l'objet de commerces de toutes sortes. Cette situation est très mal connue à l'étranger car elle est peu apparente et souvent niée en Chine, y compris par les intéressées. Pourtant, ce pays est à la fois l'un des rares où les femmes se suicident en plus grand nombre que les hommes, où la proportion de femmes parmi les responsables de toute catégorie est la plus faible et où les ouvrières subissent la domination la plus brutale(2). Cette situation est entretenue à la fois par les habitudes prises avant le communisme, par les "novations" de l'ère maoïste (qui n'a libéré la femme que comme travailleuse) et par la "marchandisation" récente du sexe féminin. Mais il est certain que les autorités publiques, surtout dans les villages, portent une très lourde responsabilité en la matière.
En outre, c'est en tant que travailleur que le citoyen chinois est aujourd'hui le plus mal traité. Malgré la campagne de presse organisée durant l'été 2007 par les autorités et la publication des peines qui ont été infligées aux entreprises, rares sont celles qui respectaient alors la législation officielle. Quatre entreprises sur cinq ne signaient pas de contrats de travail avec leurs employés avant qu'une loi ne fût adoptée, applicable en janvier 2008 -- mais les entreprises s'emploient d'ores et déjà à la tourner : du moins sont-elles désormais dénoncées par la presse. L'irrespect de la législation contribue à expliquer le nombre incroyable des accidents du travail -- 127 000 décès en 2005 -- et le mécontentement ouvrier qui règne dans plusieurs secteurs industriels, en particulier celui des mines : en de nombreux endroits, particulièrement au Shanxi, les fonctionnaires locaux investissent à titre privé dans des mines de charbon illégales où les accidents sont fréquents et meurtriers. Cependant, les employés osent rarement s'organiser car ils sont surveillés par des nervis au service des patrons. Les entreprises s'arrogent en effet souvent des pouvoirs de police (...). Les travailleurs migrants sont soumis à des traitements autoritaires, voire à des formes d'esclavage, ainsi que l'ont montré plusieurs scandales en 2007. Dans tous ces cas, les entreprises bénéficient de la complicité des autorités locales.

Une recette chinoise : l'autoritarisme relâché

De la période maoïste, il reste certes quelques traits inimitables. Ainsi kes dirigeants logent-ils dans le même parc impérial qu'avaient occupé Mao Zedong et ses compagnons en 1949, à deux pas de la Cité interdite. Seuls de rares visiteurs y sont admis et les plus hauts responsables n'accordent jamais d'interviews. Et pourtant, le régime a réduit ses objectifs politiques -- il promet que la Chine restera plus de cinquante ans dans la "phase primaire du socialisme". Le principe de nationalisation du sol a perdu de sa substance en ville, où l'on est en principe propriétaire pour soixante-dix ans. De plus, les autorités ont décollectivisé toute la production agricole et dénationalisé, pour plus de la moitié de leur production, les autres branches d'activité -- en conservant bien sûr la domination des secteurs essentiels et la maîtrise indirecte de l'ensemble de l'économie...
Le contrôle politique sur le corps social n'a pas disparu, mais il s'est relâché. Sont encore réprimés les activités d'opposition, son les opinions individuelles, lesquelles circulent librement dans l'espace familiale et, avec quelques précautions, dans le cercle des amis et des collègues. Il en va autrement de la publication des opinions non conformes. Le contrôle du cinéma, de l'édition et de l'information est constant et sophistiqué, quoique beaucoup moins étroit que par le passé. Chaque projet de film doit être soumis à l'avance aux autorités ; seuls vingt films étrangers par an reçoivent une autorisation de diffusion, mais la censure est moins dure dans l'ensemble. L'édition, elle, est beaucoup plus diverse et ouverte à la littérature étrangère, En 2005, plus de deux cent mille nouveaux titres ont été publiés, soit une progression globale de 6,8% - et de 20% dans les sciences humaines et sociales. De plus en plus de livres contribuent à la mémoire de la Chine ancienne et à celle des héros fondateurs du régime mais aussi au souvenir des souffrances récentes, et en particulier des tragédies familiales(3).
De même, le régime maintient un contrôle de l'information solide et le concentre sur un certain nombre de secteurs stratégiques : les titres de première page, les éditoriaux et les journaux télévisés -- tous les mêmes ! Ce contrôle est si puissant et si omniprésent qu'il ne nécessite généralement pas de mesures répressives. Les emprisonnements de journalistes que dénoncent les organisations de défense des droits de l'homme -- et qui touchent une trentaine des cinq cent cinquante mille journalistes chinois -- sont en général des règlements de comptes commandités par des mafias locales. De fait, la presse critique de plus en plus souvent les erreurs des autorités provinciales : ainsi a-t-on vu à l'automne 2006 celles du Fujian laisser éclater leur colère contre l'agence Chine Nouvelle pour ses reportages jugés négatifs sur la façon dont elles avaient dirigé la lutte contre de graves inondations.
En outre, le contrôle de la presse fonctionne dans chaque organe à travers des circuits hiérarchiques qui laissent leur place aux rivalités de personnes, aux désaccords professionnels et aux nuances éditoriales. Si donc l'information est en général biaisée, c'est de façon inégale. Elle laisse percer des fragments de vérité qui permettent aux lecteurs ou aux auditeurs de se former un jugement (...).
Il arrive même de plus en plus souvent que le pouvoir central trouve avantage à la révélation de certains scandales locaux. Ainsi, en janvier 200, c'est un quotidien du Sichuan qui a révélé le scandale du sang contaminé au Henan et, dans l'été 2007, des journalistes ont "sorti" une affaire d'esclavage industriel. Mais la liberté ainsi concédée est réduite et transitoire. (...)
Les nouveaux moyens d'information sont bien plus difficiles à contrôler. Récemment, à Davos, le PDG de China Mobile révélait ingénument qu'il fournit aux autorités toutes les informations qu'elles demandent sur ses clients. On sait par ailleurs que la propagande officielle peut dans beaucoup d'endroits être automatiquement diffusée sur les téléphones portables. Mais il paraît tout de même difficile de surveiller les SMS et les conversations des six cent millions d'usagers, et l'expérience prouve que de nombreuses protestations populaires sont organisées grâce aux téléphones portables(4).
Il en est de même pour internet, dont les usagers sont environ quatre cent millions. Sans doute les autorités se sont-elles dotées, a l'intérieur du bureau d'information du Conseil des affaires de l'Etat, de remarquables équipes techniques qui ont été capables en octobre 2007, durant quelques heures, de bloquer les moteurs de recherche américains de Google, Yahoo et Live pour réexpédier automatiquement les internautes sur le site du moteur chinois Baidu. Mais les manœuvres de ces derniers sont adroites et sans cesse renouvelées. Les campagnes de répression n'en sont que plus brutales : fermetures de cybercafés, destruction de certains sites ou d'adresse électroniques, descentes de police... Les protestation internationales contre les tentatives récurrentes du pouvoir chinois d'affirmer son contrôle et d'intimider les sites étrangers ne doivent pas cacher, cependant, que la Toile chinoise est devenue une extraordinaire fenêtre sur le monde en même temps qu'une vraie plate-forme d'opinion.
Sur cette scène mouvant et multiple se préparent sans doute les grandes mutations de l'avenir. D'après une enquête récente, 53% des internautes chinois estiment s'y exprimer plus librement que dans la vie réelle et 50% reconnaissent que l'usage d'internet a modifié leur personnalité(5). Les autorités le savent et s'inquiètent des mutations souterraines de l'état d'esprit populaire. C'est sans doute à ce phénomène que Hu Jintao faisait allusion quand il s'est plaint dans son rapport au XVIIe congrès du PCC en octobre 2007 que "nos succès... ne répondent pas toujours aux attentes du peuple... les gens sont aujourd'hui plus indépendants, plus sélectifs et plus changeants.".
Comme ailleurs, donc, internet est en Chine un espace d'information et de socialisation, mais aussi de circulation des opinion. Des mobilisations spontanées s'y produisent, soit sur les inquiétudes sociales du moment (par exemple le coût des logements dans l'été 2007), soit très souvent sur des thèmes nationalistes (...). Le courrier électronique permet aussi la constitution de listes d'interlocuteurs qui sont autant d'amorces d'associations : j'en témoigne, pour avoir été membre de plusieurs d'entre elles, dont les animateurs sont surveillés, certes, mais n'ont jusqu'à présent pas été sérieusement inquiétés. Les blogs se multiplient et la plupart de leurs auteurs parviennent à rester anonymes. Au total, ce sont des masses d'informations qui circulent par ces canaux. Face à ces phénomènes massifs, l'arrestation d'une cinquantaine de cyberdissidents est un fait scandaleux mais secondaire.


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1. Cf. Mixin Pei, China's Trapped Transition, the Limits of Developmental Autocracy
2. Cf. Pun Ngai, Made in China : Women Factory Workers in a Global Workplace, Hong Kong, Durham et Londres, Hong Kong University Press et Duke University Press, 2005.
3. Elles sont admirablement restituées dans la revue Lao Zhaopian ("Vieilles photos"), que l'on trouve dans toutes les bonnes librairies chinoises.
4. AFP, Pékin 27 janvier 2008.
5. Aujourd'hui la Chine, 27 novembre 2007.